De la houe au tracteur : l’urgence de mécaniser l’agriculture pour nourrir le Kwilu, créer des emplois et réduire durablement la pauvreté

Par Bertin Kangamotema Amizia/ Newmessagerpaix.net
Dans la province du Kwilu, en République démocratique du Congo, le scandale de la faim ne saurait être combattu uniquement par des discours, des distributions ponctuelles de vivres ou des programmes d’assistance. Il appelle une transformation profonde du système de production agricole.

Face à cette urgence, la mécanisation agricole apparaît comme l’un des leviers majeurs capables de libérer le potentiel immense des terres du Kwilu. Et au cœur de cette dynamique se trouve une conviction portée par des hommes et des femmes qui ont choisi de retourner à la terre, d’y investir leur énergie et de démontrer que le développement du Congo peut également prendre racine dans ses villages.
Parmi ces acteurs figure Jacques Kituba, ingénieur de formation, aujourd’hui retraité de l’administration publique, qui a fait le choix volontaire de quitter Kinshasa pour revenir sur la terre de ses ancêtres.

Son engagement à Eyen, à près d’une centaine de kilomètres de Kikwit, et à Kianga, illustre une vision qui dépasse largement la simple production agricole : faire de la terre un espace de création de richesse, d’emploi, d’innovation et d’espérance pour les communautés rurales.
Le Kwilu ne manque pas seulement de terres : il manque surtout de moyens pour les exploiter
Le paradoxe congolais est connu : un pays disposant d’immenses potentialités agricoles peut néanmoins connaître une forte insécurité alimentaire.
Dans le Kwilu, l’agriculture demeure largement dominée par une production familiale reposant sur des méthodes manuelles particulièrement pénibles. La houe reste l’un des principaux instruments de travail, alors que les superficies disponibles sont considérables.
Cette situation limite mécaniquement les capacités des producteurs.
Avec la houe, une famille ne peut préparer que de petites superficies au prix de semaines d’efforts. Avec un tracteur, plusieurs hectares peuvent être préparés en une journée, selon les conditions du terrain et les équipements utilisés.
La différence est considérable.
La mécanisation permet ainsi d’envisager un changement d’échelle dans la production du maïs, du manioc, du riz, de l’arachide et des cultures maraîchères, principales productions susceptibles de contribuer à renforcer l’alimentation des populations et les revenus des ménages ruraux.
Le tracteur ne constitue donc pas simplement une machine agricole. Il devient un instrument de transformation économique et sociale.
Le tracteur contre la pénibilité et pour l’autonomisation des femmes

La mécanisation représente également une réponse à la pénibilité du travail agricole.
Dans de nombreuses communautés rurales, les femmes supportent une part importante des travaux champêtres manuels. La préparation des sols, le sarclage, le transport et la manutention mobilisent énormément de temps et d’énergie.
La mécanisation peut réduire cette charge et permettre aux familles de consacrer davantage de temps à d’autres activités productives : transformation des produits agricoles, petit élevage, commerce, artisanat ou entrepreneuriat.
Mécaniser, c’est donc aussi libérer du temps et de l’énergie pour produire davantage et diversifier les revenus.
Du champ au marché : le deuxième combat du tracteur
Mais l’utilité du tracteur ne s’arrête pas au labour.
Dans les zones rurales du Kwilu, la question de l’évacuation des produits agricoles demeure cruciale. Produire davantage n’a de sens que si les récoltes peuvent atteindre les marchés.
Les tracteurs équipés de remorques peuvent contribuer au transport des récoltes depuis les exploitations vers les centres de consommation, notamment Kikwit et, à terme, Kinshasa.
Ils peuvent également participer, lorsqu’ils sont associés aux équipements appropriés, à certains travaux d’entretien des pistes de desserte agricole.
Car une récolte abandonnée au bord d’un champ faute de moyen de transport devient rapidement une perte pour le producteur et pour la communauté.
La bataille contre la faim est donc aussi une bataille contre l’enclavement rural.
Le carburant, le talon d’Achille de la mécanisation
Toutefois, une politique sérieuse de mécanisation agricole doit regarder la réalité en face : un tracteur sans carburant est une machine immobilisée.
L’approvisionnement en gasoil constitue l’un des principaux obstacles économiques à la pérennisation des projets de mécanisation dans les zones rurales de la RDC.
Plus on s’éloigne des grands centres d’approvisionnement, plus les coûts logistiques peuvent augmenter. Dans des territoires comme Gungu, Idiofa ou Bagata, l’état des routes et les distances peuvent peser lourdement sur le prix final du carburant.
À cela s’ajoute la consommation des machines. Selon le type de tracteur, l’outil utilisé, la nature du sol et l’intensité du travail, la consommation peut devenir une charge importante pour les exploitants.
Cette réalité se répercute directement sur le prix du labour à l’hectare.
Si le carburant coûte trop cher, la mécanisation risque de devenir inaccessible précisément à ceux qui en ont le plus besoin : les petits producteurs.
Il faut donc penser la mécanisation comme un système complet : tracteurs, carburant, maintenance, pièces de rechange, formation des conducteurs, financement, organisation des producteurs et accès aux marchés.
Jacques Kituba : revenir à la terre pour créer de la richesse
C’est dans cette perspective que s’inscrit la démarche de Jacques Kituba.
Ingénieur metrologue de formation et ancien responsable à l’OCC ( Office Congolais de Contrôle), il aurait pu poursuivre une vie éloignée des réalités agricoles quotidiennes. Il a choisi une autre voie : revenir à la terre de ses ancêtres.
Son ambition est claire :
– valoriser les richesses locales ;
– créer des emplois pour les jeunes ;
– partager la prospérité avec les communautés ;
– promouvoir l’entrepreneuriat rural ;
– contribuer durablement à la sécurité alimentaire.
À Kianga, cette vision commence à produire des résultats concrets.
Plus de 340 orangers ont déjà été plantés. À cette initiative s’ajoutent des bananeraies, des cultures maraîchères, des activités aquacoles ainsi que plusieurs initiatives agricoles intégrées.
Ce modèle repose sur une idée simple mais essentielle : la terre ne doit pas seulement nourrir ; elle doit également créer de la valeur, des emplois et des perspectives pour les générations futures.
L’agriculture ne doit pas reproduire les erreurs du passé
La mécanisation doit toutefois être accompagnée d’une véritable approche agroécologique.
Les sols tropicaux, notamment certains sols sableux, peuvent être fragiles et exposés au lessivage. Une mécanisation mal conduite, combinée à des pratiques agricoles inadaptées, pourrait accélérer leur dégradation.
Le développement agricole du Kwilu doit donc associer mécanisation, conservation des sols, rotation des cultures, agroforesterie, fertilisation raisonnée, protection des ressources en eau et diversification des productions.
L’objectif n’est pas seulement de produire beaucoup aujourd’hui.
Il faut produire durablement demain.
Les fruits visibles d’une éducation holistique
Le parcours de Jacques Kituba constitue également un hommage vivant à l’œuvre éducative du Collège Christ-Roi de Mokala, institution qui a formé plusieurs générations de responsables attachés au service de la communauté.
L’éducation holistique reçue sous l’impulsion du regretté Père Vincent Kasay ne visait pas uniquement l’excellence académique.
Elle cherchait également à développer le sens du travail, de la responsabilité, de la solidarité, du respect de la nature et du service de la communauté.
C’est peut-être dans cette perspective qu’il faut comprendre le retour de certains anciens élèves vers leurs villages : une éducation qui ne se contente pas de préparer à réussir individuellement, mais qui donne aussi le désir de contribuer au progrès collectif.
En associant agriculture, environnement, aquaculture, maraîchage et entrepreneuriat rural, ces initiatives démontrent que le développement local peut naître de partenariats, de compétences et d’une vision partagée.
Des coopératives fortes pour démocratiser le tracteur
Le véritable enjeu est désormais de permettre au plus grand nombre d’agriculteurs d’accéder à la mécanisation.
Le tracteur ne devrait pas être un symbole réservé à quelques grandes exploitations.
Il peut devenir un outil collectif, mis à la disposition des coopératives selon des mécanismes transparents de location ou de prestation de services.
Une coopérative bien structurée pourrait ainsi mutualiser l’accès aux machines, organiser les calendriers de labour, négocier l’approvisionnement en carburant, assurer l’entretien des équipements et faciliter l’accès au financement.
Cette organisation permettrait de réduire les coûts et d’élargir progressivement la mécanisation aux petits exploitants.
Du Kwilu, grenier agricole à moteur de croissance
Le Kwilu possède des atouts considérables pour devenir l’un des grands pôles agricoles de la RDC.
Mais pour transformer ce potentiel en réalité, il faut passer d’une agriculture de subsistance extrêmement pénible à une agriculture productive, mécanisée, organisée, écologique et connectée aux marchés.
L’objectif ne doit pas seulement être de nourrir les populations du Kwilu.
Il s’agit également de faire de la province un fournisseur important des grands centres urbains, notamment Kikwit et Kinshasa, tout en réduisant progressivement la dépendance à certaines importations alimentaires.
Produire localement, transformer localement et vendre localement : voilà l’un des chemins possibles vers une véritable souveraineté alimentaire.
Jacques Kituba, un modèle à encourager
Au-delà des plantations, des étangs piscicoles, des bananeraies et des parcelles maraîchères, Jacques Kituba porte une conviction forte : le véritable développement du Congo naîtra lorsque ses villages deviendront eux-mêmes des pôles de production, de formation, d’innovation et d’espérance.
Son parcours rappelle que le progrès ne se construit pas uniquement dans les grandes villes.
Il prend également racine dans les champs, les vergers, les étangs piscicoles et les initiatives locales qui redonnent aux communautés rurales confiance en leur avenir.
Mais l’expérience individuelle ne suffira pas.
Il faut désormais une politique publique cohérente capable d’accompagner ces pionniers : accès aux tracteurs, carburant à coût supportable, crédit agricole, routes de desserte, stockage, transformation agroalimentaire, formation professionnelle et structuration des coopératives.
L’urgence est là : il faut passer de la compassion à la production
Le scandale de la faim en RDC ne sera pas définitivement vaincu par l’assistance permanente.
Il le sera lorsque les producteurs disposeront des moyens de produire davantage, mieux et durablement.
Le tracteur ne remplacera jamais l’agriculteur. Il lui donnera simplement la puissance nécessaire pour exploiter pleinement son intelligence, son travail et les richesses de sa terre.
Dans le Kwilu, l’enjeu est donc désormais de transformer la mécanisation agricole en véritable politique de développement.
De la houe au tracteur, du champ au marché, de la pauvreté à la création de valeur : le Kwilu peut écrire une nouvelle page de son histoire.
Et Jacques Kituba, en choisissant de revenir à la terre de ses ancêtres, montre déjà qu’une autre voie est possible.
La faim n’est pas une fatalité. La terre congolaise peut nourrir le Congo. Encore faut-il lui donner les moyens de produire.
Bertin Kangamotema Amizia





