Lectures croisées autour de l’intervention de James Swan et des convergences pour transformer le dialogue national en dynamique nationale
Tribune de New Messager de la Paix
La République démocratique du Congo se trouve aujourd’hui devant une responsabilité historique : transformer le dialogue national annoncé par les autorités en un véritable instrument de paix, de réconciliation, de cohésion nationale et de refondation de l’État.
Le débat ne porte donc plus seulement sur la nécessité de dialoguer. Il porte désormais sur la manière de construire un dialogue suffisamment inclusif, crédible et utile pour produire des résultats susceptibles de répondre aux profondes attentes de la population congolaise.
L’intervention de James Swan, Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies en RDC et chef de la MONUSCO, devant le Conseil de sécurité, le 29 septembre 2026, apporte à cet égard un éclairage important.
Saluant l’annonce faite en août par le président Félix Tshisekedi concernant le lancement d’un processus de dialogue national, il a appelé les acteurs congolais à privilégier la recherche du consensus.
Son message repose notamment sur quatre exigences : une large participation, des facilitateurs bénéficiant de la confiance des parties prenantes, un examen approfondi des priorités nationales et un engagement de bonne foi dans la recherche de compromis. Il a également insisté sur la préservation de l’espace civique, des libertés fondamentales, ainsi que sur la retenue et la tolérance politiques.
Cette intervention mérite d’être considérée non comme une prescription étrangère destinée à se substituer aux Congolais, mais comme une contribution internationale au débat sur les conditions permettant à un processus national de produire de la confiance et des résultats.
Une crise qui exige plus qu’un simple face-à-face politique
La profondeur de la crise congolaise commande de ne pas réduire le dialogue à une compétition entre majorité et opposition.
Les difficultés du pays sont simultanément sécuritaires, politiques, institutionnelles, sociales, économiques et humanitaires. Dans l’Est, les processus diplomatiques de Washington et de Doha cherchent à traiter le conflit armé et ses dimensions régionales. Sur le plan intérieur, le dialogue annoncé par Kinshasa est présenté comme destiné à traiter les fragilités nationales, à renforcer la cohésion et à contribuer à la refondation de l’État.
C’est précisément cette articulation qui doit être préservée.
Un dialogue national ne devrait pas prétendre remplacer les mécanismes consacrés aux conflits armés dans l’Est. Mais il ne devrait pas non plus ignorer les conséquences politiques, institutionnelles et sociales de ces conflits.
Autrement dit : la paix extérieure et la cohésion intérieure doivent pouvoir avancer ensemble, chacune dans son espace, tout en se renforçant mutuellement.
La Première ministre Judith Suminwa : la cohésion nationale comme dimension de la paix
Depuis la tribune de la 81e Assemblée générale des Nations unies, le 23 septembre, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka a présenté le dialogue national comme l’un des instruments de la cohésion interne.
Elle a expliqué que le processus devait réunir les forces politiques et sociales attachées à la République, à la Constitution, à l’intégrité territoriale et au rejet de la violence. Elle a également précisé que le dialogue n’était pas conçu, selon la position du gouvernement, comme un mécanisme de contournement des institutions ou comme une opération de partage du pouvoir.
Cette clarification constitue un élément important du débat.
Elle permet de comprendre que, dans la vision défendue par le gouvernement, le dialogue doit être un espace de réflexion sur les causes structurelles des fragilités nationales, et non simplement une négociation destinée à redistribuer des responsabilités institutionnelles.
Il y a là un point de convergence potentiel avec l’appel de James Swan : le dialogue ne devrait pas être une fin en soi. Il devrait permettre de traiter les priorités nationales les plus urgentes.
La cohésion nationale ne signifie donc pas l’absence de divergences. Elle signifie la capacité d’une nation à organiser pacifiquement ses divergences et à rechercher des solutions dans le respect de la République et de ses citoyens.
C64 : l’inclusivité et la confiance comme conditions de participation
La réaction de la Coalition Article 64 apporte une autre dimension au débat.
Dans sa déclaration du 30 septembre, la C64 a salué l’appel de James Swan en faveur d’un dialogue largement inclusif, de facilitateurs bénéficiant de la confiance des différentes parties prenantes, ainsi que de la préservation de l’espace civique et des libertés fondamentales.
La C64 considère que la crise multidimensionnelle du pays appelle une concertation associant les différentes composantes politiques et sociales représentatives de la Nation.
Il faut prendre cette position pour ce qu’elle est : la lecture d’une coalition politique sur les conditions qu’elle juge nécessaires à sa participation et à la crédibilité du processus.
Mais elle soulève une question qui dépasse les intérêts d’une seule formation politique : comment obtenir la confiance de ceux qui doivent participer à un dialogue lorsque certains d’entre eux doutent déjà de l’impartialité de son cadre ?
La confiance ne se décrète pas.
Elle se construit par les règles, la transparence, la représentativité, l’écoute et la possibilité pour les participants de constater que leurs préoccupations peuvent effectivement être entendues.
CENCO-ECC : l’expérience d’une médiation à ne pas écarter
La démarche de la CENCO et de l’ECC mérite également une attention particulière.
Les deux confessions religieuses se sont engagées depuis plusieurs mois dans des consultations autour de l’idée d’un dialogue inclusif. En juillet, elles avaient notamment consulté des acteurs politiques, dont la C64, afin d’examiner les conditions d’un processus susceptible de réunir différentes composantes de la société congolaise.
Plus récemment au Centre Interdiocesain, la Commission Justice et Paix de la CENCO a réuni à Kinshasa des représentants du gouvernement, de l’opposition et de la société civile autour des conditions d’un dialogue crédible et d’une paix durable.
Cette expérience présente un intérêt particulier : faire dialoguer des sensibilités qui ne partagent pas nécessairement les mêmes analyses politiques.
Il ne s’agit pas nécessairement de confier aux Églises la direction exclusive du processus. Il s’agit plutôt de reconnaître que leur capacité à créer des espaces de rencontre, d’écoute et de médiation peut constituer une ressource dans la construction de la confiance.
La question pourrait donc être moins : « Qui doit contrôler le dialogue ? »
Et davantage :
« Quel dispositif peut garantir que personne ne se sente exclu, instrumentalisé ou condamné à parler dans un cadre déjà verrouillé ? »
Des convergences plus importantes qu’il n’y paraît
À première vue, les positions semblent éloignées.
* Le pouvoir insiste sur le respect des institutions, de la Constitution, de l’intégrité territoriale et du rejet de la violence.
* La C64 met l’accent sur l’inclusivité, les garanties de participation, la neutralité et l’espace civique.
* La CENCO et l’ECC mettent en avant la recherche d’un cadre apaisé, consensuel et ouvert aux différentes composantes de la Nation.
* James Swan insiste sur la large participation, la confiance entre les parties, la facilitation crédible, le consensus, les libertés fondamentales et la bonne foi.
Mais derrière les différences de formulation et de méthode apparaît un socle commun :
* la nécessité de parler ;
* la nécessité d’éviter la confrontation permanente ;
* la nécessité de rechercher un consensus ;
* la nécessité de préserver l’espace civique ;
* la nécessité d’associer largement les forces nationales ;
* la nécessité de traiter les causes profondes des crises ;
* et la nécessité de replacer l’intérêt national au-dessus des intérêts particuliers.
C’est sur ce socle que la RDC pourrait construire une démarche nouvelle.
Le véritable enjeu : passer de l’inclusivité proclamée à l’inclusivité vécue
Le mot « inclusif » peut rapidement devenir un simple slogan.
Un dialogue est véritablement inclusif lorsque les différentes composantes concernées peuvent participer à la définition de ses règles, exprimer leurs préoccupations et obtenir des réponses argumentées.
Cela suppose notamment de clarifier :
– qui participe ;
– sur quels critères ;
– qui facilite ;
– comment les décisions sont prises ;
– quelles garanties sont offertes aux participants ;
– comment les consultations provinciales remontent vers le niveau national ;
– comment les conclusions seront transformées en engagements ;
– et surtout comment ces engagements seront suivis et évalués.
Le schéma annoncé par les autorités prévoit des consultations dans les 26 provinces avant les assises nationales à Kinshasa. Cette démarche peut permettre de faire remonter les préoccupations de la base vers le sommet, plutôt que de limiter le dialogue aux seuls responsables politiques nationaux.
Mais pour que cette approche produise de la confiance, les consultations doivent pouvoir être perçues comme de véritables espaces d’expression et non comme de simples étapes de validation d’un cadre déjà arrêté.
Le risque d’un dialogue qui ne convaincrait pas
* Le premier risque serait celui d’un dialogue sans confiance.
Si une partie importante des acteurs considère à l’avance que les règles sont déséquilibrées, elle pourrait ne pas reconnaître la légitimité des conclusions.
* Le deuxième risque serait celui d’un dialogue sans représentativité suffisante.
Un forum réunissant essentiellement les acteurs déjà proches des institutions pourrait difficilement prétendre épuiser les préoccupations d’une société aussi diverse que la RDC.
* Le troisième risque serait celui d’un dialogue transformé en nouvelle confrontation.
Si les assises deviennent uniquement le prolongement des affrontements politiques, elles pourraient approfondir les fractures au lieu de les réduire.
* Le quatrième risque serait celui d’un dialogue sans lendemain.
L’expérience congolaise montre que les accords politiques ne produisent des effets durables que lorsqu’ils sont accompagnés de mécanismes clairs de mise en œuvre, de suivi et de responsabilité.
Enfin, il existe le risque d’un dialogue détaché des réalités quotidiennes de la population.
Pour les Congolais confrontés à l’insécurité, au chômage, à la pauvreté, aux déplacements forcés, aux difficultés d’accès aux services publics ou à l’insécurité alimentaire, le dialogue ne peut être crédible que s’il débouche progressivement sur des améliorations concrètes.
Transformer les divergences en richesse du dialogue
Les divergences ne sont pas nécessairement un obstacle au dialogue.
Elles peuvent devenir sa matière première.
* La position gouvernementale rappelle la nécessité de préserver les institutions et l’ordre constitutionnel.
* La C64 met en avant la nécessité de garanties de participation et de préservation de l’espace civique.
* La CENCO et l’ECC rappellent l’importance de la médiation, de l’apaisement et de la recherche d’un terrain commun.
* L’ONU insiste sur la confiance, la participation large et la recherche de consensus.
Ces préoccupations peuvent être placées autour d’une même table.
La souveraineté et l’inclusivité ne sont pas nécessairement contradictoires.
Le respect des institutions et la médiation ne sont pas nécessairement incompatibles.
La défense de l’intégrité territoriale et la recherche de réconciliation nationale peuvent avancer parallèlement.
La paix et la justice ne devraient pas être présentées comme des objectifs concurrents.
Le défi consiste précisément à construire les mécanismes permettant de les articuler.
Vers un « pacte national » réellement partagé ?
Le projet gouvernemental évoque l’aboutissement du processus à un Pacte national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État.
Pour qu’un tel pacte dépasse le statut de document politique, il devrait être suffisamment large pour répondre aux préoccupations essentielles des différentes composantes de la Nation.
Il pourrait notamment porter sur :
1. La paix et la sécurité, avec une articulation claire entre le dialogue intérieur et les processus de Washington et de Doha ;
2. La cohésion nationale, en combattant les discours de haine, les fractures communautaires et les exclusions ;
3. La consolidation de l’État de droit, avec des institutions fonctionnelles et respectées ;
4. La protection des libertés publiques et de l’espace civique, condition de toute participation démocratique significative ;
5. La réforme de la gouvernance, notamment la lutte contre la corruption et l’impunité ;
6. Le développement économique et social, afin que la paix produise des bénéfices visibles pour les populations ;
7. La décentralisation et le développement local, en donnant une place réelle aux territoires et aux provinces ;
8. La gestion responsable des ressources naturelles, afin que les richesses du pays deviennent davantage des instruments de développement que des facteurs de conflit ;
9. La jeunesse et l’emploi, qui constituent des enjeux déterminants pour la stabilité sociale ;
10. La justice, la vérité, la réconciliation et la réparation, là où les traumatismes des conflits ont profondément marqué les communautés.
Le dialogue doit partir du peuple et revenir au peuple
Une grande force du processus annoncé serait de ne pas faire de Kinshasa l’unique lieu de production de la parole nationale.
Les consultations provinciales peuvent permettre aux territoires, aux villes, aux villages, aux organisations de femmes, aux jeunes, aux universitaires, aux entrepreneurs, aux agriculteurs, aux confessions religieuses, aux autorités coutumières, aux organisations citoyennes et aux différentes sensibilités politiques de faire entendre leurs préoccupations.
La paix ne se construit pas uniquement dans les salles de conférence.
Elle se construit aussi à Kolwezi, Goma, Bukavu, Bunia, Kisangani, Kananga, Mbuji-Mayi, Lubumbashi, Kikwit, Matadi, Mbandaka, Kindu, Kalemie, Kinshasa et dans chaque territoire de la République.
C’est pourquoi un dialogue véritablement national devrait être capable de faire remonter la parole de la base avant de revenir vers elle avec des engagements compréhensibles et mesurables.
Une responsabilité historique pour les acteurs congolais
L’appel de James Swan intervient dans un moment où les processus de paix régionaux et internationaux cherchent eux-mêmes à produire des avancées concrètes.
Le chef de la MONUSCO a exhorté les parties à traduire les engagements diplomatiques en résultats susceptibles d’améliorer durablement les conditions de vie des Congolais.
Cette exigence vaut également pour le dialogue national.
Les Congolais n’ont pas seulement besoin d’un dialogue de plus.
Ils ont besoin d’un dialogue qui puisse contribuer à sortir du cycle des crises.
Ils ont besoin d’un dialogue qui ne soit ni une capitulation de l’un devant l’autre, ni une opération de partage des privilèges, ni une nouvelle bataille de légitimité.
Ils ont besoin d’un dialogue qui permette de transformer les divergences en compromis, les compromis en engagements et les engagements en résultats.
Pour une convergence nationale des forces de paix
La RDC pourrait ainsi considérer les différentes propositions non comme des projets nécessairement concurrents, mais comme des contributions à une même recherche.
* La vision institutionnelle défendue par le gouvernement apporte la dimension républicaine et constitutionnelle.
* La demande d’inclusivité portée par la C64 met en lumière la nécessité de construire la confiance et de préserver l’espace civique.
* L’engagement de la CENCO et de l’ECC offre une expérience de médiation et de rapprochement entre sensibilités différentes.
* La contribution de James Swan rappelle les standards de participation, de facilitation crédible, de consensus et de bonne foi nécessaires à un processus susceptible de rassembler largement.
Le moment est peut-être venu de faire de ces éléments de convergence non pas des sujets de compétition, mais les pièces d’un même édifice.
* La paix congolaise ne sera durable que si elle devient une œuvre collective.
* La réconciliation ne sera crédible que si elle accepte la vérité des blessures et la diversité des mémoires.
* La cohésion nationale ne sera solide que si elle donne à chacun le sentiment d’avoir une place dans la République.
* Et le développement ne sera durable que si la paix, la bonne gouvernance, la sécurité, la justice et la participation citoyenne progressent ensemble.
Le Congo n’a peut-être pas besoin que toutes ses divergences disparaissent avant de dialoguer.
Il a besoin de créer un cadre dans lequel ses divergences puissent être exprimées sans violence, entendues sans exclusion et progressivement transformées en compromis au service de la Nation.
C’est là que pourrait résider la véritable portée historique du dialogue national : non pas obtenir l’unanimité, mais construire suffisamment de confiance et de consensus pour permettre à la République démocratique du Congo de reprendre collectivement le chemin de la paix, de la réconciliation et du développement.
Tribune de Messager de la Paix





