Et si l’expérience menée à Kisangani démontrait que la militarisation de l’agriculture peut contribuer à combattre durablement la faim en République démocratique du Congo ?

Professeure à l’Université de Lubumbashi, dans la Faculté des sciences agronomiques, spécialiste en écophysiologie végétale et forte d’une longue expérience dans les projets de développement, Marie-Hortense Manyonga Madika témoigne d’une expérience qu’elle a elle-même vécue de 2010 à 2015: la formation d’un bataillon agricole au camp de Base de Kisangani, aujourd’hui camp Bahuma.

Pendant cinq ans, avec l’appui de l’ambassade des États-Unis et de l’État-major général des FARDC, elle a participé à la formation de 180 militaires aux activités agricoles, piscicoles et d’élevage.

À travers ce témoignage, elle établit un lien direct entre cette expérience de terrain et la thèse développée par Didier Mumengi dans son ouvrage Militariser l’agriculture.

Sans se limiter à une lecture théorique, la Professeure Manyonga Madika affirme avoir vu des militaires produire, nourrir un camp d’environs 1000 militaires et leurs familles, développer des compétences agricoles et contribuer à la sécurité alimentaire de leur communauté.

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Mettre fin à la faim en RDC par la militarisation de l’agriculture : témoignage de la Professeure Marie-Hortense Manyonga Madika
Bonjour, je m’appelle Marie-Hortense Manyonga Madika. Je suis professeur à l’Université de Lubumbashi, précisément à la Faculté des Sciences Agronomiques depuis 2008. J’ai aussi longtemps travaillé dans des projets de développement et j’ai une grande expérience de terrain dans différentes provinces de la RDC.

Mon expérience est un témoignage unique qui donne une crédibilité exceptionnelle à la thèse de M. Didier Mumengi. Je n’ai pas seulement lu son livre sur la militarisation de l’agriculture, mais je l’ai vécu, et je veux vous raconter mon expérience.
Une expérience menée à Kisangani
En 2010, j’ai été chargée par l’Institut Norman Borlaug de l’Université Texas A&M de former un bataillon agricole au camp de base, actuellement camp Bahuma, à Kisangani. Il s’agissait de nourrir environ 1 000 militaires formés par les Américains pour devenir des unités de réaction rapide.
Dans son livre, M. Didier Mumengi parle de « militariser l’agriculture », c’est-à-dire former des soldats qui mettent fin à la faim. Cela est tout à fait possible : je l’ai expérimenté et je vais vous raconter ce que nous avons réalisé.

Pendant 5 ans, avec l’appui de l’ambassade des États-Unis et de l’État-major général des Forces Armées de la République Démocratique du Congo, nous avons formé un vrai bataillon agricole composé de 180 militaires : 60 dans la première vague, puis 120 dans la deuxième.
Nous avons défriché 40 hectares :
10 hectares pour le manioc ;
6 hectares pour le riz pluvial ;
10 hectares pour le niébé ;
1 hectare pour le maraîchage.
Nous avons aménagé 22 étangs piscicoles pour la production de tilapias et de poissons-chats, et nous avons élevé des bovins ainsi que des porcs.
Nous avons également formé des conducteurs de tracteur et des mécanicien avec l’aide du Ministère de l’Agriculture et du Service National de Mécanisation Agricole (SENAMA).
De la production à la transformation des produits agricoles
Nous avons appris aux militaires la transformation des produits.
Le manioc
Après la récolte, ils effectuaient l’épluchage et le découpage à l’aide d’une machine motorisée. Les morceaux de manioc étaient mis dans des sacs, trempés dans des bacs de rouissage pendant 3 jours, puis pressés à l’aide de presses hydrauliques avant d’être séchés.
Nous obtenions ainsi un manioc prêt à passer au moulin pour donner une farine de très grande qualité.
Le riz
Le travail allait du champ jusqu’à l’obtention du riz blanc propre, exempt de paille et de cailloux, grâce aux opérations de battage et de décorticage.
Le niébé
Le battage permettait de séparer les gousses des graines, qui étaient bien séchées puis stockées dans des silos au niveau du camp.
Un partenariat entre le monde militaire et l’enseignement agricole
Nous avons aussi construit un partenariat entre l’IFA Yangambi (Institut Facultaire des Sciences Agronomiques), où je donnais cours à l’époque, et le camp militaire.
Les étudiants venaient au camp pour effectuer leurs stages, et certains militaires se rendaient à l’IFA Yangambi pour assister à mes cours.
Cette collaboration permettait ainsi de rapprocher la formation académique, l’expertise agricole et la pratique sur le terrain.
Des « commandos agricoles » au service de leur communauté
Toute la production était destinée à la cuisine du camp militaire ainsi qu’aux familles des soldats du bataillon.

Ces soldats, qu’on appelait déjà des « commandos agricoles », nourrissaient leur propre base. Ils ne pillaient pas, ne volaient pas et ne tracassaient pas la population : ils produisaient et étaient fiers de leur travail.
Les autres militaires du camp qui ne faisaient pas partie du bataillon les enviaient, surtout au moment où ils ramenaient une partie des récoltes à leurs familles.
L’expertise et le savoir-faire de ces militaires étaient très demandés par les autres producteurs agricoles autour de Kisangani.
Les militaires vendaient leurs services — labourer un champ ici ou là — et ces prestations étaient payantes.
À l’époque, AFRICOM (Commandement des États-Unis pour l’Afrique) soulignait déjà que ce projet visait à garantir la sécurité alimentaire des soldats et de leurs familles pour diminuer le pillage, le vol et les tracasseries.
Un militaire qui produit et qui nourrit les autres n’a pas le temps de nuire.
« J’ai reconnu ce que nous avons vécu à Kisangani »
En lisant le livre de M. Didier Mumengi, j’ai reconnu ce que nous avons vécu au camp de Kisangani.
Lorsqu’il propose la création d’une force agro-pastorale militaire — des soldats de la fin de la faim — et parle de désenclavement par des guerriers des forces publiques, je vous affirme que ce n’est pas une théorie.
C’est une méthode qui a fonctionné.
Si l’on peut nourrir un camp militaire ainsi, on peut aussi utiliser ces militaires pour nourrir toute une nation.
La RDC est un pays béni, doté de millions d’hectares de terres arables, mais ce qui manque, c’est la volonté.
M. Didier Mumengi, avec son livre Militariser l’agriculture, apporte cette volonté et un cadre pour l’assurer.
« La faim est l’ennemi numéro un national »
M. Didier Mumengi a raison : la faim est l’ennemi numéro un national.
J’ai vu des militaires produire de la nourriture, devenir des agriculteurs et revêtir la dignité.
J’ai vu la discipline militaire se transformer en une vraie machine de production.
Ce livre n’est pas un rêve, c’est un plan. Et je suis la preuve vivante que cela peut fonctionner.
Bonne lecture et bon combat.
Témoignage recueilli et relayé par Bertin KANGAMOTEMA AMIZIA sur New Messager de la Paix






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