La République démocratique du Congo traverse une période décisive de son histoire. Les débats politiques se multiplient, les questions institutionnelles occupent le devant de la scène et les réflexions sur l’avenir de notre Constitution alimentent les conversations publiques. Ces débats sont légitimes. Dans un État de droit, réfléchir à l’évolution des institutions est un exercice démocratique important, voire un devoir lorsque les circonstances l’exigent.
Mais une question fondamentale s’impose à notre conscience collective : un peuple qui a faim peut-il réellement participer sereinement à un débat constitutionnel ?
Le peuple congolais a aujourd’hui faim. Faim de pain. Faim de paix. Faim de dignité.
Avant même de parler des textes qui organisent la République, parlons de ceux qui peinent à trouver un repas quotidien. Avant de discuter de la réforme des institutions, regardons les millions de familles qui vivent dans l’angoisse permanente de savoir comment nourrir leurs enfants. Avant d’imaginer le Congo de demain, assurons-nous que les Congolais puissent simplement vivre aujourd’hui.
Cette vision s’inscrit dans la continuité de la pensée développée par *Didier Mumengi* dans son précédent ouvrage, Le *Congo et les Grands Lacs : La paix tout de suite… Pourquoi et comment ?* Ce livre montre que la paix est une condition essentielle du développement, tandis que *Militariser l’agriculture démontre qu’une paix durable ne peut être consolidée sans sécurité alimentaire.*
Il convient de rendre un hommage mérité à l’écrivain Didier Mumengi, dont l’ouvrage Militariser l’agriculture constitue une contribution majeure à la réflexion nationale sur la souveraineté alimentaire et le développement.
Le livre Militariser l’agriculture nous rappelle avec force une vérité souvent oubliée : la faim n’est pas uniquement une crise alimentaire ; elle est une crise de sécurité nationale, une crise économique, une crise sociale, une crise morale et une crise de civilisation.
Tant que le pays ne gagnera pas la bataille contre la faim, toutes les autres réformes risquent de produire des résultats limités, parce qu’elles reposeront sur une société profondément fragilisée.
L’histoire démontre que les grandes nations ont d’abord sécurisé leur capacité à nourrir leur population avant de bâtir durablement leurs institutions. Le développement commence toujours par la sécurité alimentaire. Un peuple bien nourri réfléchit mieux, produit davantage, participe plus activement à la vie démocratique et défend plus fermement ses libertés.
Nos anciens avaient une formule d’une grande sagesse : « Un ventre affamé n’a point d’oreilles. »
Cette expression prend aujourd’hui une dimension politique profonde.
Comment demander à une mère qui ne sait pas comment nourrir ses enfants de suivre avec attention un débat constitutionnel ?
Comment espérer qu’un jeune sans emploi, sans avenir et parfois sans repas quotidien puisse mesurer toutes les implications d’une réforme institutionnelle ?
Comment attendre d’un agriculteur abandonné, d’un déplacé de guerre ou d’un citoyen vivant dans une extrême précarité qu’il participe pleinement à un débat aussi complexe ?
Le risque n’est pas que ces citoyens refusent le débat. Le véritable risque est qu’ils n’y participent pas librement.
La faim fragilise la liberté. Elle rend l’être humain vulnérable. Elle peut pousser à accepter ce que l’on ne comprend pas pleinement, simplement parce que l’urgence quotidienne est de survivre.
Ce n’est pas accuser qui que ce soit de manipulation. C’est reconnaître une réalité humaine universelle : celui qui dépend de son prochain pour son pain quotidien est naturellement plus exposé aux influences que celui dont les besoins essentiels sont déjà satisfaits.
C’est précisément pour cette raison que le droit à l’alimentation n’est pas une faveur. Il est un droit fondamental. Aucun Congolais ne devrait devoir choisir entre sa liberté de pensée et son besoin de nourrir sa famille.
Le débat sur la Constitution est nécessaire. Personne ne devrait le nier. Mais il ne peut porter pleinement ses fruits que dans une société où les citoyens disposent des conditions minimales leur permettant d’exercer librement leur jugement.
C’est pourquoi la lutte contre la faim devrait devenir la priorité nationale, au-dessus de toutes les autres urgences politiques.
Cette priorité n’appartient ni à la majorité, ni à l’opposition.
Elle appartient à la Nation.
* La faim ne vote pas.
* La faim ne porte aucune couleur politique.
* La faim frappe indistinctement toutes les provinces, toutes les communautés et toutes les sensibilités.
C’est pourquoi elle devrait nous unir au lieu de nous diviser.
Les propositions développées dans Militariser l’agriculture invitent justement à considérer l’agriculture comme une question stratégique, exigeant une mobilisation exceptionnelle de l’État, des institutions et de toute la société afin de restaurer durablement la souveraineté alimentaire.
Au-delà des solutions proposées dans cet ouvrage, une idée mérite d’être placée au centre du débat national : faire de la lutte contre la faim le socle de notre projet de société.
* Une nation qui nourrit son peuple construit la paix.
* Une nation qui nourrit son peuple renforce sa démocratie.
* Une nation qui nourrit son peuple protège sa souveraineté.
* Une nation qui nourrit son peuple prépare son développement industriel, scientifique et économique.
La République démocratique du Congo possède des terres immenses, des ressources hydriques exceptionnelles et un potentiel agricole reconnu parmi les plus importants du monde. Pourtant, des millions de Congolais souffrent encore de l’insécurité alimentaire. Ce paradoxe doit devenir notre première urgence nationale.
Aujourd’hui, il est temps de dépasser les clivages politiques.
Nous lançons un appel à la majorité, à l’opposition, aux institutions de la République, aux confessions religieuses, aux organisations de la société civile, aux universitaires, aux entrepreneurs, aux jeunes, aux femmes et à tous les hommes et femmes de bonne volonté.
* Faisons de la lutte contre la faim un projet commun.
* Faisons de l’agriculture un projet patriotique.
* Faisons de la sécurité alimentaire un objectif national partagé.
Notre pays a besoin de débats institutionnels, mais il a surtout besoin d’un peuple debout, libre, nourri et capable de construire son avenir.
*Car aucune Constitution, aussi parfaite soit-elle, ne pourra remplacer le pain sur la table d’une famille affamée.*
*Et aucune réforme ne sera pleinement comprise tant que le peuple continuera à lutter quotidiennement contre la faim.*
Le premier devoir d’une Nation est de préserver la vie de son peuple.
Le premier droit du peuple est de vivre dans la dignité.
Le premier combat de notre génération doit être celui de mettre définitivement fin à la faim.
C’est seulement alors que tous les autres débats pourront être entendus, compris et pleinement appropriés par l’ensemble de la Nation.
Le pain et la paix ne sont pas des revendications secondaires.
Ils sont le fondement même de la République.
Fait à Kinshasa, le 08 juillet 2026.
*Kashiba Léonard Patrick*
Président Général, Lion Damien Club





