La Professeure Marie-Hortense Manyonga Madika dissipe la confusion autour d’un concept qui se veut avant tout pédagogique, organisationnel et métaphorique
« Militariser l’agriculture » : l’expression peut surprendre. Elle peut même prêter à confusion si elle est prise au pied de la lettre. Pourtant, son sens est tout autre.
Il ne s’agit nullement de prendre des militaires pour leur demander de faire l’agriculture. Il ne s’agit pas non plus de confier les champs aux forces armées ou de transformer les agriculteurs en militaires.
L’idée est plutôt de s’inspirer de certains principes d’organisation associés au modèle militaire — discipline, planification, encadrement, esprit de mission, répartition des responsabilités et culture du résultat — pour concevoir des brigades de production agricole.
C’est cette précision que la Professeure Marie-Hortense Manyonga Madika, spécialiste des sciences agronomiques, juge essentielle pour comprendre correctement l’approche développée autour du concept de « militariser l’agriculture ».
Une expression métaphorique, pas une agriculture militaire
Le premier malentendu à dissiper est donc simple :
Militariser l’agriculture ne signifie pas militariser l’agriculteur.
La différence n’est pas seulement sémantique. Elle touche à la philosophie même de l’approche.
Il s’agit de réfléchir à une agriculture structurée autour de brigades de production, composées notamment de jeunes, formés, encadrés et organisés autour d’objectifs précis.
Une brigade agricole pourrait ainsi être organisée avec des responsabilités clairement définies : préparation des terres, semis, entretien, irrigation, récolte, stockage, transformation et commercialisation.
La référence au modèle militaire porte donc principalement sur l’organisation collective et la discipline dans l’exécution d’une mission, et non sur le statut des personnes qui travaillent dans les champs.
L’expérience de Kisangani : un contexte particulier
La Professeure Marie-Hortense Manyonga Madika apporte également une précision importante à propos de l’expérience agricole vécue dans un contexte militaire à Kisangani.
Il s’agissait d’une situation très spécifique : un camp regroupant environ 1 000 militaires en formation connaissait des difficultés d’approvisionnement alimentaire.
Pour répondre à cette situation, environ 180 militaires furent affectés à une mission de production agricole, avec pour objectif de contribuer à nourrir le camp.
Cette expérience ne peut donc pas être présentée comme la preuve d’un projet consistant à utiliser les militaires pour faire l’agriculture à l’échelle nationale.
Le contexte était particulier, la finalité était précise et la réponse était circonstancielle.
L’intérêt de cette expérience réside plutôt dans ce qu’elle permet d’observer : lorsqu’une organisation humaine est structurée, encadrée et orientée vers un objectif clairement défini, elle peut être mobilisée efficacement autour d’une activité productive.
C’est cette dimension organisationnelle qui nourrit la réflexion.
De la caserne à la brigade agricole : une différence fondamentale
La proposition attribuée à Didier Mumengi s’inscrit dans un autre registre.
Elle ne consiste pas à transformer les militaires en agriculteurs, mais à imaginer une agriculture organisée avec la rigueur d’une mission collective.
D’où l’idée de brigades agricoles.
Ces brigades pourraient réunir des jeunes sans emploi ou désœuvrés, bénéficiant d’une formation agricole, d’un encadrement technique et d’une organisation du travail suffisamment rigoureuse pour atteindre des objectifs de production.
La métaphore est donc claire :
ce ne sont pas les militaires que l’on veut mettre dans les champs ; ce sont les méthodes d’organisation, de discipline et de mobilisation que l’on veut transposer à la production agricole.
Pourquoi cette réflexion trouve-t-elle un écho dans le contexte congolais ?
Parce que la République démocratique du Congo est confrontée simultanément à deux défis majeurs : le chômage et le désœuvrement d’une partie importante de sa jeunesse, ainsi que l’insécurité alimentaire.
D’un côté, des milliers de jeunes cherchent des possibilités d’emploi et d’insertion.
De l’autre, le pays dispose d’un potentiel agricole considérable, mais demeure confronté à d’importants défis de production, de transformation, de conservation, de transport et d’accès aux marchés.
La question posée par cette approche est donc particulièrement directe :
Pourquoi ne pas transformer une partie de cette jeunesse disponible en une force organisée de production agricole ?
C’est ici que la référence à une organisation de type « brigade » devient pédagogique.
Le modèle de Kanyama Kasese comme source de réflexion
Dans le débat congolais sur l’encadrement de la jeunesse, l’expérience de Kanyama Kasese constitue un point de référence souvent évoqué pour illustrer la possibilité d’une organisation structurée de jeunes autour d’un cadre disciplinaire et collectif.
L’enjeu n’est pas de reproduire mécaniquement cette expérience dans le secteur agricole.
Il est plutôt de se demander comment certaines dimensions d’une organisation structurée — encadrement, discipline, formation, responsabilité et travail collectif — pourraient être adaptées à une politique de production agricole et d’insertion des jeunes.
La « brigade agricole » devient alors une formule permettant de donner une forme concrète à cette ambition.
Deux problèmes, une même réponse productive
L’une des originalités de cette réflexion réside dans sa volonté de traiter simultanément deux problèmes.
Premier problème : le désœuvrement et le chômage des jeunes.
Deuxième problème : l’insécurité alimentaire.
Une politique de brigades agricoles pourrait, dans cette logique, permettre de former des jeunes, de leur offrir une activité productive et de contribuer en même temps à l’augmentation de la production alimentaire.
Le jeune ne serait plus simplement considéré comme un demandeur d’emploi.
Il deviendrait un producteur, un acteur économique et un participant direct à la sécurité alimentaire nationale.
Une métaphore qui provoque volontairement le débat
Le choix du mot « militariser » n’est donc pas anodin.
Il s’agit d’une expression volontairement forte, presque provocatrice, destinée à susciter la réflexion.
Derrière cette formule se trouve une idée beaucoup plus simple :
«Donner à l’agriculture la discipline d’une mission nationale, sans transformer l’agriculteur en militaire.»
Voilà probablement la meilleure clé de lecture du concept.
* L’objectif n’est pas de militariser les champs.
* L’objectif est de structurer la production.
* L’objectif n’est pas de remplacer les agronomes par des militaires.
* L’objectif est de mobiliser les jeunes autour de l’agriculture sous l’encadrement des compétences agricoles et scientifiques nécessaires.
* L’objectif n’est pas de créer une armée agricole.
* L’objectif est de créer une force productive organisée.
La place de l’agronomie demeure centrale
Cette précision est fondamentale.
Une agriculture organisée en brigades ne peut être efficace sans agronomes, chercheurs, techniciens, ingénieurs, formateurs, spécialistes de l’environnement, experts en transformation et professionnels des chaînes de valeur agricoles.
La discipline organisationnelle ne remplace donc jamais la compétence scientifique et technique.
Elle doit plutôt la soutenir.
La logique serait ainsi :
formation scientifique et technique + organisation + discipline + encadrement + moyens de production + débouchés = brigades agricoles productives.
Une innovation pédagogique pour un problème congolais
La Professeure Marie-Hortense Manyonga Madika estime ainsi que le concept peut être compris comme une piste de réflexion susceptible de contribuer à répondre à la fois au problème du manque d’emplois et à celui de l’insécurité alimentaire.
Il ne s’agit pas de prétendre que cette approche résoudrait à elle seule l’ensemble des problèmes agricoles de la RDC.
L’agriculture congolaise a également besoin d’infrastructures, de routes de desserte agricole, de financements, de semences adaptées, d’équipements, de stockage, de transformation, de mécanisation, d’accès aux marchés et d’un accompagnement technique durable.
Mais l’idée présente une vertu essentielle : elle oblige à repenser la mobilisation de la jeunesse autour de la production.
Dissiper le malentendu pour mieux comprendre l’innovation
Au fond, toute la question peut être résumée en quelques phrases :
* Militariser l’agriculture ne signifie pas faire faire l’agriculture par les militaires.
* Cela signifie envisager une agriculture organisée en brigades de production, avec une discipline collective, une planification rigoureuse, des responsabilités précises et des objectifs de résultats.
* Il s’agit d’une métaphore organisationnelle et pédagogique, et non d’un projet d’agriculture militaire.
L’expérience de Kisangani rapportée par la Professeure Marie-Hortense Manyonga Madika appartient à un contexte particulier et ne doit pas être confondue avec la réflexion plus large portée par le concept.
Dans le contexte actuel de la RDC, où se conjuguent jeunesse désœuvrée, chômage, potentiel agricole immense et insécurité alimentaire, cette approche invite surtout à poser une question de fond :
Et si la jeunesse congolaise pouvait être organisée, formée et mobilisée comme une véritable force de production alimentaire ?
C’est dans cette perspective qu’il convient de comprendre la formule « militariser l’agriculture ».
Non pas mettre les militaires aux champs, mais mettre la discipline, l’organisation et l’esprit de mission au service de l’agriculture.
Professeure Marie-Hortense Manyonga Madika, propos recueillis par Newmessagerpaix.net





