À l’occasion du vernissage du livre Militariser l’agriculture de Didier Mumengi, organisé jeudi 10 septembre au Centre Wallonie-Bruxelles, dans le cadre de la Grande Rentrée Littéraire, le Professeur-écrivain Pepin Guillaume Manjolo a livré une réflexion à la fois littéraire, philosophique et citoyenne sur la place de l’écrivain et du savoir dans la société congolaise.
Il a d’abord exprimé sa grande fierté de participer à cette activité, estimant qu’il s’agit d’une occasion d’« ouvrir le front », d’être avec les autres pour ouvrir le front qui est nécessaire au pays : le front de la luminosité du savoir.
Pour lui, cette démarche est particulièrement importante pour la jeunesse qui, aujourd’hui, manque de repères et se tourne parfois résolument vers les formes les plus basses de la notoriété.
Il faut, dit-il, lui montrer qu’il existe une autre notoriété, supérieure à toutes les autres, celle qui place l’homme au-dessus de tout et qui fait que, deux mille ou trois mille ans après leur disparition, certaines figures restent toujours vivantes.
Il évoque ainsi Socrate, Platon et les grands penseurs de l’humanité. En revanche, observe-t-il, les rois des époques anciennes et les milliardaires de leur temps sont, pour la plupart, tombés dans l’oubli.
D’où son appel : il faut faire en sorte que, dans cinquante ou cent ans, l’on continue à parler de Mudimbe, Ngal Kamana, Binda et de tant d’autres intellectuels et écrivains qui auront contribué à éclairer les consciences. Les politiques passent, les célébrités passent, mais certaines œuvres demeurent.
La littérature comme lumière de la société
Interrogé sur cette affirmation souvent entendue selon laquelle « les Congolais ne lisent pas », le Professeur Manjolo reconnaît qu’il s’agit d’une vérité seulement partielle.
C’est une partie de la vérité parce qu’une majorité ne lit pas suffisamment. Mais c’est également une partie de la vérité parce qu’il n’existe pas, selon lui, de véritables politiques nationales qui honorent suffisamment la littérature et le savoir.
Il constate que, dans la société actuelle, la notoriété est surtout produite par la politique, la musique et, plus largement, par le côté festif de la vie sociale. Or, prévient-il, ce sont souvent des choses éphémères.
« Ces choses sont éphémères », laisse-t-il entendre en opposant cette célébrité immédiate à la permanence de l’œuvre intellectuelle.
Il invite ainsi à regarder l’histoire. Si l’on demande aujourd’hui quels sont les hommes qui ont marqué les luttes pour les indépendances dans les années 1960, beaucoup de noms sont déjà oubliés. Mais lorsque l’on cite Mabika Kalanda, tout le monde ou presque reconnaît immédiatement la référence.
Pour Manjolo, la différence est là : certains ont joué un rôle politique à un moment donné, tandis que d’autres ont joué un rôle essentiel pour éclairer les cerveaux et illuminer la société.
Mabika Kalanda, explique-t-il, a écrit des choses qui, bien qu’énoncées à son époque, demeurent d’application jusqu’à aujourd’hui. Son œuvre est devenue une référence, parce qu’elle continue à nourrir la réflexion.
Honorer les bâtisseurs du savoir
Cette reconnaissance doit également se traduire dans l’espace public. Le Professeur Manjolo estime qu’il n’est pas normal que des rues portent rarement, voire pas du tout, les noms de grandes figures intellectuelles et littéraires congolaises.
« Si nous n’avons pas eu une rue Mabika Kalanda, une rue Mudimbe, une rue Ka-Mana, ou d’autres grandes figures de notre pensée, ce n’est pas normal. Il faut changer cela », soutient-il en substance.
Pour lui, les artistes et les écrivains ont accompli leur travail. Il appartient désormais à la société de reconnaître leur contribution et de leur donner une place dans la mémoire collective.
Il élargit cette réflexion à la question de la parole publique. Autrefois, rappelle-t-il, les penseurs comme Sartre pouvaient être écoutés par les politiques, les économistes et l’ensemble de la société. Aujourd’hui, regrette-t-il, chez nous, la parole semble davantage appartenir à ceux qui ont l’argent, à ceux qui détiennent le pouvoir ou à ceux qui sont célèbres dans la musique.
Or, tout cela est élémentaire et passager.
« Un politique à la dimension mondiale, sa trajectoire s’arrête. Un musicien, un professeur, sa trajectoire s’arrête. Mais un écrivain demeure lorsqu’on continue à l’enseigner, de la première année jusqu’à l’université. »
Didier Mumengi, « un serviteur de la société par les savoirs »
Revenant sur la personnalité de Didier Mumengi, le Professeur Manjolo se montre particulièrement élogieux.
Il voit en lui « un artiste, un vrai », un homme qui consacre son temps, passionnément et résolument, au travail de la littérature et au travail de la société.
Didier Mumengi est, à ses yeux, « un serviteur de la société par les savoirs » : quelqu’un qui travaille à orienter, à éclairer et à donner à la société les moyens de réfléchir sur elle-même.
Manjolo parle ainsi de ces hommes dont le travail possède une puissance illuminatrice de la raison.
La question essentielle, selon lui, est de savoir comment rendre la raison d’une société aussi éclairée que possible ; comment faire en sorte que ce que les écrivains lisent, pensent et écrivent puisse être reçu par les autres comme une lumière.
Il résume cette conception par une formule qui prend une dimension presque poétique :
« Les savoirs sont un soleil pour ceux qui les reçoivent. »
Et Didier Mumengi, conclut-il, fait partie de ceux qui produisent ces soleils.
Des soleils de savoir qui doivent être transmis, partagés et reçus par tous, parce que c’est à travers eux qu’une société peut éclairer son chemin, former ses consciences et construire durablement son avenir.
Bertin Kangamotema Amizia/Newmessagerpaix.net






