À l’occasion du vernissage de son livre, ce jeudi 10 septembre 2026, dans le cadre de la Grande Rentrée Littéraire, Didier Mumengi a défendu avec force son concept de « militarisation de l’agriculture ».
Derrière cette métaphore volontairement forte se dessine une préoccupation centrale : sortir de l’attentisme, vaincre la faim et restaurer la dignité d’un peuple par une mobilisation nationale autour de l’agriculture et du développement.
Pour Didier Mumengi, le choix du mois de septembre pour cette rencontre littéraire prend désormais une dimension particulière. À travers la Grande Rentrée Littéraire, les acteurs culturels et artistiques ont décidé de consacrer ce mois à la culture congolaise. Une manière, selon lui, de faire de septembre un rendez-vous annuel de célébration de la culture.

Mais son livre ne propose pas seulement une réflexion agricole. La « militarisation de l’agriculture » constitue, dans son esprit, une métaphore destinée à provoquer un « électrochoc » dans les mentalités.
Il s’agit d’abord d’exorciser ce qu’il décrit comme une forme de « virus mental » : l’attentisme, l’hésitation, la « décidophobie », la culture de l’à-peu-près et cette tendance à parler sans aller jusqu’à l’action.
La faim, « principal ennemi de la nation »

Le raisonnement de Didier Mumengi part d’une conviction : lorsqu’un problème menace l’existence collective, il faut lui opposer le même degré de mobilisation que celui réservé aux menaces majeures.
À ses yeux, la faim constitue aujourd’hui le principal ennemi de la nation. Dès lors, la réponse ne peut plus relever d’une mobilisation ordinaire.
Il faut, estime-t-il, « militariser » la manière de travailler, de concevoir l’urgence, de former les agronomes, de conduire la recherche, de repeupler les territoires ruraux abandonnés et de mobiliser les forces humaines et professionnelles du pays.
La métaphore militaire devient ainsi une manière de penser l’urgence. L’objectif n’est pas de transformer l’agriculture en activité militaire au sens classique, mais d’adopter une discipline, une organisation et une capacité de mobilisation à la hauteur du péril que représente la faim.
Une urgence qui dépasse l’agriculture

Dans son propos, Didier Mumengi élargit progressivement le concept. La « militarisation » ne concerne pas uniquement les champs. Elle renvoie à une manière globale d’accélérer le développement : infrastructures, formation professionnelle, agronomie, recherche, mobilisation des compétences et repeuplement des espaces ruraux.
Il insiste notamment sur la nécessité de ne pas confondre cette vision avec les opérations du Service national. Il rappelle avoir été associé, à l’époque du président Laurent-Désiré Kabila, aux réflexions ayant entouré la conception initiale du Service national.
Celui-ci devait, selon son témoignage, contribuer à former une élite professionnelle multilingue et multiprofessionnelle en réunissant des jeunes issus des différentes aires culturelles du pays et en valorisant leurs différents niveaux de compétence.
La « militarisation de l’agriculture » relève, à ses yeux, d’une ambition beaucoup plus globale : organiser la société autour d’une mobilisation contre la faim et pour le développement.

Repeupler l’arrière-pays
Une autre préoccupation forte traverse son intervention : la disparition progressive des villages et l’abandon des territoires ruraux.
Didier Mumengi évoque son expérience à Ndemba, où il dit avoir découvert que le village associé à la mémoire du premier universitaire congolais, agronome, avait disparu, jusqu’à devenir une forêt. Pour lui, cette expérience constitue un déclic.
Car lorsqu’un village disparaît, explique-t-il, ce n’est pas seulement un espace géographique qui disparaît. C’est aussi une culture agricole, des valeurs et une partie du pays.
D’où son idée d’un « repeuplement martial » des espaces ruraux abandonnés, à travers des villages agro-pastoraux capables de relancer la production et de redonner vie à l’arrière-pays.
Il évoque également la création d’une « Force agro-pastorale de la sécurité alimentaire nationale », conçue comme une réponse organisée à la menace que représente la faim.
La caserne, dans cette métaphore, devient le village agro-pastoral ; l’objectif n’est donc pas de militariser les terres au sens strict, mais de donner à la mobilisation agricole une organisation et une intensité nouvelles.
L’inquiétude de voir encore « remettre à demain »

Derrière la force des formules et la radicalité apparente du concept, Didier Mumengi laisse surtout apparaître une peur profonde : celle de voir encore une fois l’action repoussée.
Il dit craindre que l’idée, la vision et la volonté de mobilisation soient constamment reportées à plus tard. Il redoute cette habitude de repousser les échéances, de vivre avec les problèmes plutôt que de chercher à les résoudre.
Cette peur porte sur une forme de résignation collective : accepter les difficultés, les conflits, les maladies et les autres maux qui assaillent la société au lieu de se donner les moyens d’y mettre fin.
Son inquiétude est donc moins celle d’un homme qui doute de la nécessité du combat que celle d’un homme qui redoute que le combat ne commence jamais réellement.
C’est là que son émotion rejoint son message : le temps presse. L’urgence alimentaire n’est pas, pour lui, une urgence parmi d’autres. Elle est une urgence de survie et une condition préalable au développement.
« Tout commence par le ventre »
L’une des images les plus fortes de son intervention résume cette philosophie : « Tout commence par le ventre. »
Pour Didier Mumengi, » un peuple qui a faim ne dispose pas de toutes ses capacités pour construire son avenir. À l’inverse, lorsque le besoin alimentaire fondamental est satisfait, les capacités intellectuelles et collectives peuvent être libérées pour accélérer le développement. »
Son ambition est donc de placer l’autosuffisance alimentaire au socle du développement intégral de la RDC.
Il s’interroge ainsi sur le paradoxe d’un pays disposant d’immenses terres arables, de ressources hydriques considérables et d’importantes potentialités halieutiques, mais qui continue à connaître la faim et à importer notamment du poisson.
Ce paradoxe, selon lui, constitue une humiliation qu’il faut transformer en sursaut.
Une émotion faite de gratitude, mais aussi de responsabilité
Au-delà de la controverse possible autour du mot « militarisation », l’intervention de Didier Mumengi révèle un homme profondément habité par la responsabilité.
Sa gratitude se lit d’abord dans la reconnaissance du cadre offert par la Grande Rentrée Littéraire et par le monde culturel congolais pour permettre à cette réflexion d’être exposée et discutée. La célébration du mois de septembre comme mois de la culture congolaise donne ainsi à la présentation de son ouvrage un cadre symbolique particulier.
Mais cette gratitude n’efface pas son inquiétude. Elle semble au contraire l’accompagner : gratitude envers ceux qui permettent au débat d’exister, mais crainte que la réflexion ne reste encore au stade de la parole.
Son émotion fondamentale est donc celle d’un homme qui voudrait voir la pensée se transformer immédiatement en décision, puis la décision en action.
Transformer l’électrochoc en sursaut national

Au fond, le livre de Didier Mumengi apparaît comme un appel à rompre avec l’attentisme.
La « militarisation de l’agriculture » est moins une invitation à militariser les agriculteurs qu’une exhortation à militariser l’urgence, à donner à la lutte contre la faim une priorité nationale, une organisation, une discipline et une capacité de mobilisation exceptionnelles.
Son ambition dépasse ainsi la seule production agricole. Elle touche à la dignité, à la reconstruction des territoires ruraux, à la formation, à l’emploi, à la recherche, aux infrastructures et, plus largement, à la capacité d’un peuple à reprendre en main son destin.
Et derrière cette ambition demeure une peur, exprimée avec une certaine gravité : celle de continuer à remettre à demain les combats qui doivent être menés aujourd’hui.
Le vernissage de ce jeudi 10 septembre aura ainsi permis à Didier Mumengi de présenter non seulement un livre et un concept, mais surtout une interpellation : celle d’un sursaut collectif face à la faim, à l’abandon des territoires ruraux et à l’attentisme.
Son message pourrait se résumer en une exigence : l’urgence ne peut plus attendre.
Bertin Kangamotema Amizia /Newmessagerpaix.net






